Grande transmission : le rendez-vous historique du secteur associatif
- Ambre Danquigny

- 28 juil.
- 5 min de lecture
La France s'apprête à vivre le plus grand transfert de patrimoine de son histoire. Dans les quinze prochaines années, près de 9 000 milliards d'euros vont changer de mains, transmis par la génération du baby-boom à ses héritiers. Ce phénomène, désormais désigné sous le nom de « grande transmission », a été chiffré par la Fondation Jean-Jaurès. Pour les associations, fondations et fonds de dotation, il ouvre une fenêtre d'opportunité inédite, à condition de s'y préparer dès maintenant !

Une vague patrimoniale sans précédent
Le moteur de cette transmission est avant tout démographique. La génération née entre 1946 et 1964, la plus dotée en patrimoine de l'histoire française contemporaine, entre dans le grand âge. Mécaniquement, les décès augmentent : la mortalité annuelle, d'environ 540 000 dans les années 2000, devrait avoisiner 700 000 par an sur la période 2025-2040.
Le résultat est une accélération massive des flux. Selon les projections de la Fondation Jean-Jaurès, le flux successoral annuel (successions et donations confondues) passerait de 464 milliards d'euros en 2025 à 677 milliards en 2040. La part des transmissions dans l'économie française grimperait ainsi de 16 % à plus de 20 % du PIB.
Le monde notarial ne s'y trompe pas. Dans son Livre blanc « Horizon 2040 » publié en mai 2026, la Chambre des notaires de Paris fait de cette « grande transmission » l'une des grandes mutations qui redessineront la société française, et anticipe près de 9 000 milliards d'euros de patrimoine transmis d'ici 2040.
Pourquoi ce basculement concerne directement les associations et fondations ?
Pour les organisations d'intérêt général, cette bascule tombe à un moment charnière. Alors que les financements publics se raréfient, le legs, l'assurance-vie et les donations offrent une ressource rare : stable, souvent significative, et largement libre d'affectation, donc précieuse pour financer les missions que les subventions ne couvrent pas, à commencer par l'urgence et l'imprévu.
Ces libéralités représentent déjà un pilier discret mais décisif de la générosité française. En 2022, elles atteignaient 1,27 milliard d'euros selon le Panorama national des générosités de France générosités, réparties entre les legs (69 %), l'assurance-vie (30 %) et les donations (1 %). Et la dynamique est solide : +13 % entre 2019 et 2022, puis une croissance des libéralités de +21,4 % en France sur la seule année 2024 d'après l'IFL Forum. Sur une décennie, la désignation d'une association comme bénéficiaire d'un contrat d'assurance-vie a quasiment doublé.
La grande transmission pourrait démultiplier ce mouvement. Pour France générosités, avec trois fois plus de patrimoine transmis entre 2020 et 2040 que sur les deux décennies précédentes, le legs aux associations et fondations pourrait mécaniquement progresser d'environ 300 %. Autrement dit, la ressource sera là. La vraie question est de savoir quelles organisations sauront la capter.
Un potentiel encore largement sous-exploité
Car ce potentiel se heurte à un plafond de verre culturel. Si 9 % des plus de 50 ans se disent prêts à inscrire une cause dans leur testament, seuls 2 % passent réellement à l'acte. Plus largement, quatre Français sur dix seulement ont anticipé leur succession, et à peine un sur dix envisage un legs solidaire, d'après un baromètre OpinionWay réalisé pour Testament Solidaire en 2024.
L'obstacle n'est pas technique : il est narratif. En France, deux tabous se cumulent : celui de la mort et celui de l'argent. Conséquence : la démarche est souvent envisagée trop tard, ou pas du tout. Le frein principal n'est donc ni juridique, ni fiscal, mais celui des représentations. C'est précisément là que se joue la bataille des prochaines années.
Qui lègue, et pourquoi cela évolue ?
Le profil des testateurs éclaire la stratégie à adopter. En France, la réserve héréditaire protège la part des descendants et du conjoint : ce sont donc surtout les personnes seules et sans enfant qui disposent d'une pleine liberté de transmission. De fait, selon une étude de l'ObSoCo pour France générosités, 65 % des personnes qui envisagent sérieusement de léguer à une association n'ont ni enfant ni petit-enfant, 64 % sont des femmes, et plus de la moitié sont déjà engagées dans une cause.
Mais ce socle s'élargit. On hérite de plus en plus tard, six ménages héritiers sur dix ont désormais plus de 60 ans selon l'Insee, à un âge où l'on a souvent déjà constitué son propre patrimoine. Certains héritiers, mieux établis, se montrent alors plus ouverts à réorienter une part de la transmission vers une cause qui leur tient à cœur. Une nouvelle frange de testateurs potentiels émerge ainsi, au-delà du profil historique.
Se préparer en amont… et en aval
Capter cette vague suppose un changement de posture. Le legs s'inscrit dans un temps long : entre le premier contact et la réception effective, il s'écoule en moyenne 10 à 15 ans. On ne « déclenche » pas un legs comme un don ponctuel ; on construit une relation, patiemment, sur la durée. Cela impose aussi de repenser les indicateurs de performance : l'impact d'une stratégie legs se mesure autant en visibilité et en qualité de relation avec les futurs testateurs qu'en montants potentiels.
Se préparer, c'est également sécuriser l'aval. Une part importante des libéralités prend la forme de biens immobiliers, dont la réception, l'évaluation et la cession exigent méthode et rigueur. Savoir transformer un actif transmis en ressource réellement mobilisable au service des missions fait partie intégrante d'une stratégie legs aboutie. C'est souvent là que se joue la différence entre un patrimoine reçu et un patrimoine utile.
Le cadre fiscal, enfin, joue en faveur du secteur : les associations et fondations éligibles bénéficient d'une exonération des droits de mutation, ce qui fait du legs un mode de transmission particulièrement efficient. Toutes les structures ne sont toutefois pas automatiquement éligibles : vérifier son statut en amont évite bien des déconvenues. Reste un point de vigilance partagé par l'ensemble du secteur : la stabilité de ce cadre fiscal, régulièrement questionnée, conditionne l'ampleur du mouvement à venir.
La force du collectif
Faire évoluer une norme sociale ne se décrète pas, et ne se joue pas organisation par organisation. C'est un travail de fond, qui exige cohérence, répétition et visibilité. Aucune structure, seule, ne peut transformer à grande échelle le regard des Français sur le legs.
C'est la conviction qui fonde Testament Solidaire : réunir associations, fondations et fonds de dotation (aujourd'hui une cinquantaine) autour d'un discours commun, pour sortir d'une logique de concurrence et installer durablement le legs solidaire dans le débat public. Cette approche mutualisée s'inspire de campagnes qui ont fait leurs preuves au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, où le legs est bien plus intégré aux pratiques de générosité. La marge de progression reste d'ailleurs considérable : les seuls dons en mémoire (in memoriam) pèsent entre 1,8 et 2,4 milliards d'euros par an outre-Manche, contre quelques dizaines de millions en France.
Un rendez-vous historique, qui se prépare maintenant
La grande transmission n'a rien d'une promesse abstraite : elle est déjà enclenchée, portée par une réalité démographique implacable. Ces 9 000 milliards d'euros irrigueront-ils l'intérêt général ? La réponse ne dépendra pas du hasard, mais de la capacité du secteur à se préparer, à structurer ses stratégies, à professionnaliser ses pratiques et, surtout, à faire du legs solidaire un réflexe partagé.
Pour les associations et fondations, le message est clair : le temps de la sensibilisation et de la structuration, c'est aujourd'hui. Car les relations que l'on noue maintenant sont celles qui, dans dix ou quinze ans, feront la différence.


